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Aujourd’hui plus que jamais, le format album est menacé. Pourtant, durant les années 90, il a connu son apogée dans le rap : avec la démocratisation du CD et sa capacité de 80 minutes, les artistes ont eu l’opportunité de composer des projets longs et cohérents afin de se démarquer les uns des autres. Toutefois, les sorties étaient rares. Puis, au cours des années 2000, jusqu’en 2016, l’industrie de la musique – et plus largement, l’industrie culturelle – a subi une crise de plein fouet : avec la démocratisation d’internet, les modes de diffusion de la culture ont muté. Sous l’impulsion de stakhanovistes tels que Gucci Mane, la musique s’est vue proposée sous un format de mixtape digitalisée qui a gangréné le rap américain, rompant avec le format album roi dix ans plus tôt. En effet, les mixtapes sont avant tout des compilations de morceaux dans lesquels le public fait son tri et ses choix : pour préparer la sortie de DS2, Future a publié des mixtapes dans lesquelles il a repris les morceaux les plus plébiscités par le public – il reprend de Monster les morceaux Codeine Crazy et Fuck Up Some Commas, de la même manière qu’il réinsère Real Sisters de Beast Mode et Trap Niggas de 56 Nights. Surtout, les mixtapes sont un moyen simple et peu coûteux de diffuser sa musique et ainsi d’exister : avec internet, la concurrence se fait de plus en plus rude et des rappeurs émergent de tous les horizons.

Depuis le couronnement du streaming, le format mixtape en vogue a donné du poids aux playlists qui sont reines chez Spotify ou encore Apple Music. Ces plateformes ont littéralement façonné les nouveaux modes de consommation de musique via les playlists : aujourd’hui, 54% des consommateurs affirment que ces dernières remplacent les albums dans leur manière d’écouter de la musique. Par conséquent, des artistes majeurs ont cédé au format playlist : autrement dit, ils ont délaissé le format album pour un format plus proche des modes de consommation actuels. C’est pourquoi Drake, l’année dernière, signait avec More Life non pas un album, ni une mixtape, mais une playlist où, en plus de nombreux featurings, figurent des morceaux solos d’autres artistes que lui. Skepta ou encore Sampha profitaient de l’exposition du Canadien pour briller et conféraient au passage un éclectisme supplémentaire au projet digne d’une playlist.

#HHRBUSINESS N°3 – La mort du disque numérique

Plus/récemment, Culture II de Migos a été construit dans cette même logique : les vingt-quatre morceaux qui composent le disque ne forment pas de cohérence particulière et le disque n’a d’album que le nom. Véritablement, il vise à toucher un public pluriel par des sonorités extrêmement différentes et plonge ainsi l’auditeur dans une fausse playlist, à l’instar de Drake. De la même manière, le triple album de Rae Sremmurd, SR3MM, présente avec ses vingt-sept titres et ses multiples horizons des ambitions de playlist. Il existe un équivalent de taille en France : Maître Gims. Ce dernier a signé avec Ceinture Noire un projet pharaonique de quarante morceaux, absolument pas créé afin d’être écouté de bout en bout mais plutôt afin d’être raccord avec l’industrie musicale d’aujourd’hui et, comme les deux projets précédents, de pousser l’auditoire à faire son marché dans le disque.

Les albums, eux, ont souvent besoin de longueur et d’homogénéité pour exister. Or, le public, motivé par la pluralité de l’offre musicale qui se décuple sans cesse, consacre de moins en moins de temps à un artiste et à son album : c’est pourquoi l’album meurt à petit feu. Le mode de consommation de musique nouveau, exploité par les artistes majeurs, étouffe le format album ayant connu dans le rap son apogée dans les années 90. Les albums homogènes, suivant un fil rouge ou contant une histoire se font de plus en plus rare. En 2018, ils se comptent sur les doigts d’une main. Récemment, Trouble a signé avec Mike Will Made It un album de ce calibre : seize titres homogènes avec des interludes permettant de développer une intrigue, dépeignant la vie et ses aléas à Edgewood, un des quartiers les plus chauds d’Atlanta. Est-ce le dernier baroud d’honneur pour le format album ? Que les artistes le sauvent avant qu’il ne soit à jamais perdu.

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