SCH, quand les sentiments transparaissent derrière le voile du cinéma

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« Le rap, c’est du cinéma pour aveugles ». C’est à l’un des pionniers du rap français, MC Solaar, que l’on doit ces mots. Depuis son essor au début des années 90, le rap a toujours eu un lien étroit avec le cinéma, avec des morceaux et des albums qui, à l’aide d’images, de lieux et d’évocations, permettent à l’auditeur de voyager au cœur d’un univers. Au-delà de simples références comme IAM avec Star Wars, Seth Gueko avec Snatch ou encore la quasi-totalité du rap français avec Scarface, certains groupe ou artistes ont su développer à travers leur œuvres musicales tous les traits d’un film. Plus tard, l’essor du vidéo clip a permis à ces artistes de mettre en image et d’appuyer leur travail de base. Un groupe comme La Rumeur a ainsi travaillé sur plus d’une décennie et une dizaine de projets à la mise en place d’un univers autour du vieux Paris, inspiré des ambiances des polars français dialogués par Michel Audiard, pour donner un support à leurs thèmes de prédilection que sont le colonialisme, l’immigration et les quartiers populaires. Un travail qui donnera comme aboutissement leur premier long métrage, réalisé par Hamé et Ekoué en 2017, Les derniers parisiens, dédié au quartier de Pigalle et à ses habitants. Dans un tout autre style, Orelsan et Gringe ont développé sur leur premier album concept en 2013 Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowteurs une histoire digne d’un buddy movie autour de deux jeunes adultes à l’adolescence prolongée de classe moyenne blanche cherchant leurs places dans une ville de province. Album qui aboutira deux ans plus tard au film Comment c’est loin réalisé par Orelsan et dans lequel le rappeur normand et son compère de Cergy interprètent leur propre rôle de losers attachants.

➡️ SCH, les balbutiements d’un univers mafieux et les enjeux de la sortie de JVLIVS

SCH est l’un des rappeurs qui s’inscrivent dans la lignée de ces artistes. Révélé au grand public en 2015 sur la mixtape RIPRO de Lacrim avec le morceau Millions, le rappeur marseillais a su directement imposer non seulement son univers mais également son personnage, celui d’une crapule tout droit sorti des plus grands films de mafieux. Avec sa dégaine faisant de lui un sosie de John Wick et de Salvatore Conte, son écriture dont les thèmes principaux sont la violence, l’argent facile, l’ascension sociale, la famille et la mort ainsi que ses multiples références culturelles au gangstérisme (Blow pour la cover d’A7, la série Gomorra pour le morceau et le clip éponymes ou encore Reservoir Dogs pour le clip de Poupée Russe), SCH est devenu l’un des rappeurs les plus identifiables dans une jungle d’artistes aux univers souvent semblables. Avec son premier projet A7, sorti le 13 novembre 2015, le rappeur est passé en un rien de temps de jeune talent à tête d’affiche du rap hexagonal. Combinant succès critique et commercial, contenant de nombreux hits (A7, Solides, Gomorra, Liquide, Champs Elysées, Fusil), A7 est aujourd’hui légitimement considéré comme un classique et l’un des disques majeurs du rap français des années 2010. Un tremplin pouvant aussi être un fardeau pour SCH, risquant d’être atteint du « syndrome Illmatic », à savoir celui d’être systématiquement comparé et renvoyé à ce premier projet devenu culte quand il sort un nouveau travail. C’est ce qui est arrivé, toutes proportions gardées, pour ses deuxième et troisième projets, Anarchie sorti en 2016 et Deo Favente sorti en 2017. Le succès commercial fut au rendez-vous pour les deux, mais la critique était bien plus sévère, notamment celle de son public le plus fidèle. Des morceaux moins percutants, des tentatives de tubes aux résultats mitigés et surtout une absence de cohérence pointée du doigt, montrant un SCH encore en quête d’identité, ayant du mal digéré un succès aussi fulgurant et une ascension sociale aussi brutale, tiraillé entre cet univers sombre et crapuleux avec lequel il a séduit de base, et un univers beaucoup grand public auprès duquel il souhaite être audible également. Après la sortie de Deo Favente, SCH s’est éclipsé pendant un an et demi, ce qui est une éternité dans le monde du rap français où cinq projets et dix clips sortent chaque semaine. Conflits professionnels avec ses producteurs et problèmes beaucoup plus intimes, SCH avait ses raisons.

➡️ Un violent retour aux affaires avec l’album dont rêvaient tous les fans du rappeur

Avec une telle popularité acquise en trois projets, il avait le privilège de ne pas pouvoir tomber dans l’oubli et son absence a créé une attente aussi grande que les espoirs entretenus par son public, spéculant sur un retour du rappeur plus fort que jamais et au travail plus abouti. L’annonce de sa signature sur le label Rec. 118, mise en scène et médiatisée comme le transfert d’un sportif professionnel, rajoutait encore plus d’impatience face à l’arrivée imminente du projet. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est à la hauteur des attentes. JVLIVS est l’album que tout fan du marseillais voulait entendre depuis son explosion avec A7. D’abord un SCH encore plus fidèle à ce qu’est le personnage aux yeux de tous, revenant avec la même rage et détermination qu’à ses débuts. Le premier morceau de l’album, rappelle celui que l’on entendait sur John Lennon et A7 (« Je recherche encore mes limites » dit-il d’ailleurs en référence au début d’A7). Si en 2015, on entendait un SCH avide de pouvoir désirant conquérir son territoire, il s’agit en 2018 de « récupérer son rrain-té » comme il le dit à plusieurs reprises dans le morceau. A l’image d’un bandit sortant fraichement de prison, voulant retourner aux affaires et éliminant quiconque s’étant mis à sa place ou voulant l’empêcher de revenir, SCH annonce que la plaisanterie a assez duré, de façon plus pacifique qu’un bandit certes, mais avec le même état d’esprit. L’ambiance est sombre, le propos est cru, la détermination est sans limites. Tout au long du projet, l’intensité ne baisse pratiquement pas et il semble « au top de sa forme » pour citer un rappeur qu’il apprécie particulièrement. En plus de VNTM, on trouve également Pharmacie, Otto, Facile, Prêt à partir, Mort de rire ou encore Ivresse & Hennessy dans lesquels SCH repart à la conquête de ce qu’il lui est dû, avec sa diction unique, ses cris de rages et son phrasé bien à lui (« Doute pas d’ma came, occupe-toi d’inhaler, doute pas d’moi, bitch, occupe-toi d’avaler. D’être pauvre a riche, y’a qu’un petit espace, plein de messes basses, plein d’enculés » sur Facile). Il y’a la toute l’énergie d’un rappeur (ou d’un mafieux), savourant la condition d’être libéré de contrat de maisons de disques (ou de prison) et qui avance désormais grâce à sa propre structure (ou son propre réseau).

➡️ Un récit baroque, quand le rap français se transforme en polar mafieux de Coppola

Symbole absolu de cette liberté et de cette reconquête, la collaboration avec les beatmakers historiques et presque systématiquement associés au succès de SCH, l’équipe de Katrina Squad. Avec son leader Guilty, c’est un réel travail d’équipe qui démontre l’importance de savoir s’associer avec les bonnes personnes, que l’on soit dans la musique ou dans le banditisme. Guilty endosse le rôle de Francis Ford Coppola (réalisateur) et de Nino Rotta (compositeur) pour SCH, qui lui endosse celui de Mario Puzo (auteur) et d’Al Pacino (interprète). Le binôme revient avec la recette qui a fait leur force et leur succès (la première partie phénoménale d’A7, de John Lennon à Gomorra) et le développe sur un tout un album, encore plus recherché et encore plus cinématographique en construisant littéralement cet album comme la bande original d’un film de mafieux à venir, comme nous l’a confirmé le principal intéressé : « C’est l’aboutissement de ce que je voulais proposer depuis le début, il a fallu un certain pour pouvoir proposer cela, c’est un travail de long terme. Du coup on commence à mettre un pied dans le plat et on espère mettre le deuxième rapidement ».

➡️ Derrière les rideaux du cinéma, des textes toujours plus intimistes et introspectifs

Cet aboutissement donne un résultat plus cinématographique et méditerranéen que jamais. En témoignent ces trois magnifiques interludes où José Luccioni, la voix française d’Al Pacino depuis trente ans, nous offre des discours narratifs, entre réalité et fiction, liant parfaitement certains morceaux (la transition entre Tokarev et Otto par 420 est exceptionnelle) sur fond de note de guitare mélancolique propre à l’identité musicale de la Méditerranée. Ajoutons à cela les paysages de Marseille et de Palerme que l’on voit sur les différents clips ainsi que sur le court métrage (où l’on voit des extraits de clips, tout est lié, tout est calculé), l’ambiance baroque de plusieurs productions de Katrina Squad, l’esthétique à la fois sombre et mélancolique de beaucoup de titres (Tokarev, Otto, Skydweller, Prêt à partir, Ivresse & Hennessy, J’t’en prie) et nous obtenons un concentré de culture méditerranéenne. Akhenaton disait à propos d’IAM « on est méditerranéen avant d’être français ». La formule se prête également à merveille pour SCH qui offre avec ce travail une carte postale mais également une carte d’identité. Symbolisé entre autres par le titre de l’album (JVLIVS, son prénom en écriture romaine latine), le récit se veut également beaucoup plus intimiste, bien que maquillé par un décor de fiction. C’est ainsi que l’on suit le périple d’un gamin pauvre de la méditerranée sorti depuis peu de la misère mais hanté par le fantôme d’Otto, son père, récemment décédé. Une disparition qui en fait l’un des principaux fils conducteurs de l’album et de SCH quelqu’un d’encore plus torturé, marqué profondément par la perte de celui qui fût son modèle et sa principale source d’inspiration. C’est d’ailleurs un SCH très solitaire tout au long de cette histoire, dans laquelle juste Ninho vient jouer un rôle secondaire, voire de figurant. Cette réunion (ou cette confrontation, à vous de choisir) au sommet entre les deux têtes d’affiches de Rec. 118, entre deux amoureux des univers liés au grand banditisme et surtout entre deux des meilleurs rappeurs français actuels, est comparable à scène culte entre deux immenses acteurs dans un film tout aussi immense (normalement vous savez de quoi je parle). Le résultat ne pouvait qu’être grandiose, avec une excellente complicité entre les deux protagonistes, en témoigne ce moment génial où SCH complète avec fluidité Ninho en plein couplet de ce dernier. Dans le court métrage, c’est Kofs, rappeur à l’univers tout aussi cinématographique qui vient jouer les invités. Une invitation allait de soi selon SCH : « Kofs c’est quelqu’un de super cohérent dans ce qu’il propose et moi j’aime beaucoup la cohérence. Du coup, je ne voyais pas une autre personne. Et puis géographiquement, on est de la même ville, on a des amis en commun, son apparition était une évidence ».

➡️ Le choix entre le son et l’image, ou le difficile équilibre de la carrière d’SCH

La cohérence est bien le mot qui définirait le mieux JVLIVS. Quand les trois projets précédents étaient en quelques sorte des échantillonnages de pleins de chose que voulait faire SCH, cet album s’écoute d’une traite du début à la fin (ou presque) avec les interludes, avec les clips et les courts métrages, un peu comme les albums de Kendrick Lamar. Même si l’univers de JVLIVS n’a radicalement rien à voir avec celui de Good Kid Maad City ou To Pimp A Butterfly, il a dans la forme cette caractéristique commune d’être l’opposé parfait d’une compilation de tubes. A l’ère du streaming et des playlistes, la démarche n’en est que plus respectable. Mais cette façon de travailler sonnait comme une évidence pour SCH, tant il incarne plus que n’importe quel autre rappeur français ce pont entre musique et cinéma. A tel point qu’il est désormais légitime de se demander s’il passera bientôt derrière la caméra pour bien plus que des clips. Le court métrage qui accompagne la sortie de l’album nous montre des signes évidents. Si pour l’instant, SCH est bien plus charismatique quand il rappe que quand il parle sous forme de dialogue, il n’est pas idiot de se dire qu’il peut avoir un grand avenir en tant qu’acteur de films de mafieux (tout en restant un grand rappeur, bien évidemment). Quant à son avenir de grand chanteur de variété française, cela reste encore plus largement à travailler. Il y’a pourtant quelque chose de naturel dans cette ouverture. Comme il le dit dans Tokarev : « Seventies, un shlass, un cuir noir, père écoute pas la funk ». De la même façon qu’un rappeur aux origines subsaharienne fasse des morceaux aux sonorités rumba/afrobeat ou qu’un rappeur d’origine magrébine fasse la même avec des sonorités raï/orientale, il est parfaitement logique que le marseillais veuille faire des morceaux inspirés de la musique qu’écoutait son père (on en revient toujours à lui). La démarche avait déjà été tentée dans Deo Favente avec le morceau La Nuit pour un résultat plutôt réussi. Mais dans JVLIVS, les quatre derniers morceaux (Le code, Incompris, Ciel Rouge, Bénéfice) dont on peut débattre de la qualité, semblent presque être des intrus dans un album aussi marqué par le rap « traditionnel » et par l’esthétique mafieuse mise en place par SCH et Katrina Squad. Entre vouloir recevoir un Oscar du meilleur acteur des mains d’Al Pacino ou une victoire de la musique des mains de Michel Drucker, il va peut-être falloir choisir. Ou alors c’est peut-être là le plus grand défi à l’avenir pour Julien Schwarzer de savoir concilier les deux, l’exploit n’en sera que plus retentissant.

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