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Il y a un mois exactement, le 19 octobre, Joe Lucazz dévoilait son troisième projet de l’année, un album de huit titres intitulé Carbone 14. A l’inverse des deux volumes de No Name, plus décousus quoiqu’excellents, réalisés sous la houlette du label Néochrome, et d’un Paris Dernière tiré vers de nouveaux horizons artistiques par la présence de Char du Gouffre, le nouveau-né brille par la cohérence de son univers. Cette fois en effet, Joe a pu compter durant l’ensemble de la conception du projet sur le travail de Pandemik Musik, duo de compositeurs composé de Bachir et de J-Lock qui avait déjà fait ses preuves à ses côtés sur des titres comme Je le fais mieux. Au-delà de la musique, Bachir a souhaité encadrer la conception du projet sur tous les plans au travers de sa structure Jambaar Muzik. Ce qui devait être un entretien croisé avec Joe Lucazz s’est transformé du fait de son absence en conversation sur la vie d’un label indépendant, la frontière à établir entre le plaisir de créer et la nécessité d’être professionnel et bien sûr, sur la réalisation d’un des projets les plus aboutis de l’année.

Interview Joe Lucazz : le retour après 3 ans d’attente

Reverse : Il me semble avoir lu sur le livret que Carbone 14 a été enregistré intégralement en août 2017… Pourquoi le sortir plus d’un an plus tard ?

Bachir : Joe est venu à Bordeaux pendant l’été 2017. A la base, il n’était pas venu pour faire du son, juste pour me voir. On était en train de faire l’album de Joey Larsé avec Yepes et on avait deux morceaux de prêts, mais il y avait quelques petits trucs que je voulais qu’on change. J’en ai parlé avec J-Lock, c’est le deuxième membre de Pandemik, mais aussi celui qu’on voit le moins parce qu’il habite à Montréal. Il y avait aussi un ou deux autres morceaux qui étaient déjà prêts, mais qu’il avait gardé pour son projet avec Eloquence qui arrive.

Sur les huit morceaux, on en a enregistré cinq. Le reste, c’était des modifications, par exemple La légende de Battling Siki, il l’avait déjà enregistré et on l’a modifié un peu. C’est quand il est venu qu’on a vraiment décidé de la direction et d’en faire un projet, parce qu’à la base c’était plus des morceaux comme ça. C’était beaucoup de post-prod et aussi beaucoup de travail sur les lyrics, l’ambiance qu’on voulait apporter, toute l’atmosphère autour de jazz et de la soul qu’on voulait mettre dans le projet. Mon objectif, c’était d’attraper Joe dans une période courte pendant laquelle je savais qu’il pourrait se concentrer sans se disperser. J’avais juste besoin que lui pose, et à partir de ce moment, moi et J-Lock avons pu construire la musique, faire des arrangements, rajouter des dialogues…

Par exemple pour Murphy’s Law, Joe flippait au début et me disait : « C’est comment, il n’y a pas de refrain »… Je lui ai répondu : « T’inquiète, il n’y a pas de refrain, et alors ? C’est écrit nulle part qu’il doit y avoir un refrain dans un morceau ». J’ai décidé de l’appeler Murphy’s Law et de trouver des extraits de dialogues pour coller avec ce thème. La Loi de Murphy, c’est que tout ce qui peut potentiellement mal se passer va mal se passer. Au début, Joe n’était pas convaincu, mais j’ai attendu que Fred face le mix, je lui ai envoyé et il a dit : « D’accord, je vois ce que tu veux faire ». Finalement, on l’a gardé.

Reverse : Justement, étant donné que vous avez tout enregistré d’un bloc, est-ce que tout a été mixé en même temps aussi ?

Bachir : On a tout fait au même moment, quand j’ai fini les arrangements avec J-Lock. On a envoyé à Fred [ndt : l’ingénieur du son Fred « Le Magicien » Dudouet], il y a juste un morceau sur lequel on est revenus. Il me semble que c’est Murphy’s Law justement, on a modifié des drums et la basse mais Fred a tout mixé au même moment. Lui aussi avait besoin de ce laps de temps pour se concentrer, visualiser un peu le projet et se lancer.

Reverse : D’ailleurs j’ai l’impression que Fred travaille sur moins de projets en ce moment. Comment la connexion s’est faite ?

Bachir : Il travaille pas mal avec des gars du reggae, il a fait Gentleman et Ryan Leslie il n’y a pas longtemps. Après, il fait pas mal les nouveaux rappeurs signés en major, quand il faut les entourer avec des gens de confiance. Moi Fred, ça fait 10 ans que je le connais. C’est Jean-Pierre Seck qui me l’avait présenté, à l’époque où il bossait avec Black Kent. Il avait mixé plein de morceaux à lui, et nous avec J-Lock on était déjà fans du travail qu’il avait fait avec 45. Je me rappelle, J-Lock est allé le voir, il lui a fait écouter des inédits de Lunatic… On a créé une relation, il respecte ce qu’on fait, nous on aime ce qu’il fait. Les albums d’avant, le mix était mitigé, par exemple No Name 2.0 j’avais fait le forcing pour que Fred mixe certains morceaux mais au niveau de leur label, ils n’avaient pas forcément validé le budget pour mixer tout l’album. Finalement on a mixé que trois titres avec lui. J’ai eu une discussion avec le boss de Néochrome, Granit, et je lui disait que j’aurai aimé driver le projet de A à Z, de faire comme on a fait avec Carbone 14. Finalement, ça ne s’est pas fait, j’avais l’impression qu’on voulait pas trop nous laisser le truc. Moi, j’avais déjà ma structure, et j’ai dit à Joe : « Si on ressort un album, on le fait nous même et on gère tout de A à Z. On va choisir la direction, dans quel délire on veut aller. ». Avec Carbone 14, c’était l’occasion parfaite. La liberté artistique, c’est le kiff total. On a vraiment fait en sorte que ça soit cohérent. Même au niveau des samples. J’ai une version de l’album avec le sample de chaque morceau. Quand j’ai fait la tracklist, j’ai écouté les originaux et je me suis dit qu’il y avait un truc. Sur certains morceaux, il n’y a pas d’espace.

Reverse : Cette idée de titres qui s’imbriquent les uns dans les autres, ça me rappelle certains albums de Wale…

Bachir : Carrément ! Moi, où j’ai choppé ça, c’est plus sur l’album de Notorious B.I.G. Life After Death. C’est un peu ce que j’ai essayé de faire en faisant correspondre Murphy’s Law avec Carbone 14. J’en ai parlé avec J-Lock, un peu moins avec Joe parce que je sais qu’il me fait confiance. D’ailleurs, le morceau Royaume, qui est l’un des mieux accueillis, ne devait même pas être dedans. A la base, la prod était pour S.Pri noir en 2015 ou 2016. Nous, on a retravaillé les textes, fait des modifications, et c’est là que le morceau est né. A la base, l’album ne devait pas non plus inclure neuf morceaux mais sept. J’avais dit à Joe : « On fait sept titres, comme ça on l’appelle Carbone 14 et on fera quatorze morceaux avec la partie instrumentale » Puis pendant l’été, il y a eu le « Ye Summer » de Kanye West avec tous les projets de sept titres…

Reverse : Comme Kanye d’ailleurs, on voit que vous avez fait le choix de la cohérence du projet au détriment de la logique commerciale…

Bachir : On n’a pas d’objectif commercial à proprement parler à part peut être le remboursement des frais et un peu d’overhead après, sinon c’est vraiment ce qu’on a voulu faire au niveau de la musique et de l’ambiance dans laquelle le projet s’est fait. C’était ça qu’on voulait, garder authentique le moment dans lequel on a capturé le projet. Après, des maisons de disques étaient plus ou moins intéressées mais c’était un intérêt un peu frileux. Les mecs sont motivés, mais pas tant que ça. J’ai bossé en maison de disques, donc je sais à partir de combien les gens croient en toi, et à partir de combien ils veulent juste te dire : « Bon, on te jette ça et puis si ça marche pas tant pis ». J’ai vu où les gars se situaient par rapport à ça et je me suis dit que c’était pas très intéressant. Je voulais qu’on se fasse plaisir.

Par exemple là je vais sortir la version instrumentale avec une cover alternative quand l’album sera un peu digéré. Même au niveau de la longueur du projet ; maintenant les artistes font des projets d’une vingtaine de titres pour les playlists. C’est pour ça que nous, on n’a pas voulu se mettre la pression de ce côté. Personnellement, quand des gens achètent mes CDs, ça fait plaisir. Après pour tout ce qui est chiffres, playlists et tout, il n’y a aucun calcul. On aurait pu avoir une collaboration intéressante sur le projet, un rappeur ultra-populaire qui aurait mis la lumière sur le truc… Un genre de rappeur, si tu l’invites sur ton projet, tout le monde en parle. C’est un rappeur que je respecte, j’ai écouté des trucs et je me suis dit « Ça se voit que c’est un gars qui aime le rap ». Mais dans le projet même, j’ai dit à Joe : « On le met sur quel morceau ? ». Alors on a trouvé des featurings qui n’ont jamais été faits : des hommes politiques, des chanteurs de soul, même s’ils n’étaient pas au courant ! L’album pourrait très bien être un album instrumental de Pandemik Muzik.

Joe, je l’ai rencontré quand je bossais à Paris en maison de disques, en octobre 2014, et No Name est sorti en janvier. Après, pour No Name 2.0, je suis allé à Montréal voir J-Lock et on a fait toutes les prods pendant l’été 2015. Pendant deux mois, on s’est enfermés et on a fait des prods dans l’esprit de faire un projet cohérent. Sur Carbone 14 au contraire, on a bénéficié du décalage horaire. Vu que moi et Joe on bossait toute la journée, vers 3-4h du matin chez J-Lock il était 21h il se mettait à bosser. Quand on se réveillait on enchaînait. Il y a un morceau que j’aurai pu glisser à Joe, un peu dans la vibe de Réverbère, mais plus dans la lignée de Me & My Bitch de Biggie… Pas pour les meufs mais plus ouvert. Mais pas un morceau de zumba, attention ! Finalement, je me suis dit qu’on allait garder le projet dégueulasse comme il était. C’est plus comme ça qu’on l’a pensé qu’au travers de considérations financières. Et puis, comme je dis toujours, il faut avoir les moyens de sa politique et la politique de ses moyens. Si demain on dit qu’on veut attaquer le streaming, derrière il faut avoir les épaules nécessaires : une équipe marketing, une équipe de comm, une street team, une web team. Ce n’était pas possible dans l’immédiat.

Reverse : T’as déjà un peu abordé le sujet, Carbone 14 est sorti chez Jambaar Muzik, de quoi s’agit-il exactement ?

Bachir : C’est ma structure, je l’ai montée en 2016. A la base, ça a juste concordé parce que je sortais d’un emploi dans le milieu de la musique. Je me suis dit que je pouvais changer de pays ou monter ma structure, et, petit à petit, essayer de me lancer. J’ai choisi la deuxième option, la moins risquée entre guillemets. C’est aussi une façon de se professionnaliser, par exemple sur le projet de Joe on est producteurs, compositeurs et éditeurs. Ce qu’on essaye de faire, c’est de pérenniser ce qu’on fait et de protéger. Via la structure Jambaar, on peut sortir des disques, éditer des morceaux, s’inscrire à la SDRM pour presser… C’est aussi une sorte d’assise, c’est important. Dans tout ce que tu fais, il faut être un minimum structuré. Si on l’avait pas été, un label aurait proposé 2000 balles d’avance pour distribuer le projet alors que nous on a tout fait. Quand tu fais ton album, c’est comme quand tu fais un gosse, il ne faut pas le confier à n’importe qui. Il faut bien vérifier le label à qui tu confies ton projet et il faut aussi faire un calcul : qu’est ce qu’ils t’apportent que tu peux pas t’apporter toi-même ? Attention, je ne suis pas anti-label étant donné que j’ai moi-même ma structure, mais il faut aussi réfléchir en tant qu’artiste et connaitre sa force de frappe. Il ne faut pas se surestimer, pas se sous-estimer non-plus.

Reverse : En revanche, aucun titre de l’album n’a encore été clipé, est-ce que c’est un choix de ta part ?

Bachir : Pour l’instant, il n’y a pas de clips mais j’en ai un de prêt que j’ai fait pendant le mois de mai il me semble… Ça sera celui de S. Biko vs. The State. Je pense qu’on va faire d’autres vidéos, j’attends que Joe se réveille parce que c’est toujours un peu compliqué avec lui… T’est jamais sûr. En revanche, je lui ai dit : « Si on le fait, tu me fais un minimum confiance ». Je me suis occupé des graphismes, je me suis mis à Photoshop, on a fait de la vidéo sur Final Cut… C’était important de prendre le projet à coeur et que ça soit pro. D’ailleurs, des gens me font la remarque, qu’ils font la différence au niveau des visuels et de l’assiduité.

Reverse : En fait c’est assez incroyable que Joe ait sorti trois albums cette année ! Pendant longtemps, on ne connaissait de lui que des compilations du Blavog…

Bachir : Il n’y a pas de secret, si tu veux essayer de… Pas de percer parce que ça veut rien dire. Mais moi en 2015, j’étais prêt à arrêter de faire des prods. J’avais placé pour un gars d’Infamous Mobb dont je connaissais les lyrics par coeur. Pour moi, c’était fini. Tu peux faire autant de hits sur Skyrock que tu veux, moi dans ma tête et dans mon coeur ça ne vaut pas ce genre de tracks. Pour Joe, s’il voulait aller plus loin, il fallait s’organiser, créer une structure autour de soi. Non pas que ça lui manquait, il avait déjà des structures autour de lui, mais il fallait aussi être réceptifs à ses attentes et à sa volonté de s’investir.

Reverse : On peut en conclure que vos prochains projets sortiront tous chez Jambaar Muzik, comme Carbone 14 ?

Bachir : De toutes façons, tout ce que je fais c’est sous Jambaar. Quand je place une prod, je m’édite moi-même. Pour d’autres artistes avec qui je bosse, c’est clair que si je produis un album, l’idéal ça serait une co-prod. Qu’on unisse nos forces, qu’on fasse un budget commun, un plan marketing commun avec une meilleure force de frappe… Donc si on ressort un projet, on le sortira sous Jambaar, ou sous Jambaar en collaboration avec une autre structure. Tout à l’heure, on m’a appelé pour me dire que l’album était sur Tidal. C’est pour ça que j’ai du mal quand on label me dit qu’il va prendre 30% parce qu’il me distribue en digital alors que c’est juste un facteur. Après, il y a une différence, c’est que le label peut avoir des relations dans le trade marketing, c’est à dire avec les plateformes de streaming pour te mettre en playlist. Il faut aussi savoir sur quelle playlist je peux être placé ; moi quand j’arrive avec Carbone 14 tu vas me mettre où ?

Il faut surtout que le deal soit équilibré. On est une structure assez jeune, et l’idée que j’avais, c’est qu’il faut se renforcer soi-même avant de se mélanger, avant de collaborer avec d’autres stuctures plus balèzes que toi. Il faut toujours connaitre ses capacités. On sait où on est forts, où on est faibles, où on peut s’améliorer… Une fois qu’on le sait on peut commencer à discuter avec des labels, des maisons de disques, des structures de l’industrie. Pour autant, si une boîte nous avait proposé quelque chose de super intéressant on aurait foncé. En fait, quand t’es un label, c’est plus un capital social que financier que tu gagnes avec ce genre de projets. Attention, quand je dis qu’on n’a pas de stratégie, c’est qu’on n’a rien calculé au moment de la conception. En revanche, j’ai un rétro-planning au niveau de l’album, j’ai une organisation assez solide.

Quand j’ai dit à Joe qu’on allait sortir Réverbère en premier, il a pas compris pourquoi mais quand je lui ai envoyé la tracklist complète du projet il a confirmé que c’était logique. Des morceaux de l’album, c’est le plus accessible. C’était pas calculé, mais toujours organisé. On a bossé avec Kamal, qui a fait la cover et les visuels, pour que ça sorte à temps. Et puis on a essayé de faire en sorte que ça soit propre. Parce que moi, c’était ça mon objectif. A partir du moment où on se positionne en tant que structure avec Jambaar, de faire en sorte que l’esthétique des projets qu’on sort corresponde à ma vision de la structure. Qu’il n’y ait pas de décalage entre la musique qu’on propose et la vision qu’on a de la vie. C’était un gros travail. Pendant un an, avec J-Lock, on était tout le temps au téléphone… Des fois, il y a des points de détail de l’album sur lesquels on bataillait pendant des semaines. Des trucs que personne n’entend. Quand toi t’y penses, le mec est déjà passé à un autre morceau.

J-Lock est ultra-perfectionniste. Et encore quand, on est à distance on se prend moins la tête, mais quand on est dans la même pièce et qu’on fait du son, le détail est poussé au maximum. Rien que dans l’intro, il y a plein de trucs qu’on a modifié, des samples de films… On a bossé aussi avec un musicien de Bordeaux qui s’appelle Plae Casi, qui travaille beaucoup avec un autre compositeur qui s’appelle Yepes. Il a joué de la basse sur plusieurs morceaux, notamment sur S. Biko vs. The State et l’outro… On a essayé de collaborer avec des gars de chez nous quand c’était logique. Sur le dernier morceau par exemple, je voulais de la trompette. C’était annoncé dans S. Biko avec cette atmosphère jazz qui rentre bien. C’était une esthétique qui nous tenait à coeur, déjà avec la cover qui est inspirée d’une cover de Miles Davis. On se devait de respecter ce clin d’oeil avec un petit solo à la fin.

Reverse : Cette esthétique, on dirait qu’elle tient aussi à ton attachement aux Etats-Unis. T’y as passé du temps ?

Bachir : J’y ai pas vécu, mais à partir de 2005 j’y suis allé presque tous les ans et parfois même deux fois par an. Je suis quelqu’un d’assez casanier et à cette période j’étais encore à la fac donc j’avais un peu plus de temps. A chaque fois que je pouvais, je faisais un voyage parce que mon frère habitait là-bas. J’étais tout le temps dehors, en train d’aller à des concerts… En plus, j’ai de la chance parce que je tombe toujours sur des rappeurs. J’y allais surtout pour le son, mais aussi pour la vibe. J’y allais juste pour acheter des disques par exemple. Des fois, je me faisais des circuits quand je restais plus longtemps. Ça se ressent aussi dans l’influence de nos sons. C’est des remarques que j’ai souvent. C’est un truc qui nous a beaucoup affecté, J-Lock et moi, dans le sens où lui habite carrément en Amérique du Nord maintenant ! Au-delà de la proximité avec la musique des States, il y a aussi une proximité avec la musique Africaine. Moi, je suis Sénégalais et dans Carbone 14 il y a plein de samples de là bas que je voulais utiliser. Mais je ne voulais pas que ça soit trop chargé…

Reverse : D’ailleurs cette influence légère des musiques africaines se ressent bien sur le visuel de l’album.

Bachir : C’est marrant, à chaque fois que je montre la pochette les gens me disent qu’elle ressemble à Karaba, la sorcière dans Kirikou. En fait, le gars qui a fait la cover, Kamal, je lui ai envoyé la cover de Miles Davis en disant que j’aimerai m’en inspirer et quand il a dessiné, c’est le premier truc qu’il m’a dit. Ca faisait longtemps que cette image de la cover de Bitches Brew m’avait marqué. On a rajouté plein de petits éléments que les gens n’ont pas remarqué. Par exemple, la couronne sur la fille au premier plan, c’est la couronne de la reine Zingha. La feuille sur la gauche, sur la cover de Miles Davis c’est une rose il me semble et nous on a mis une fleur d’hibiscus. L’hibiscus, c’est aussi utilisé pour faire un jus au Sénégal qui s’appelle le jus de bissap.

Reverse : Le nom du label Jambaar Muzik est également lié à ces influences africaines ?

Bachir : Ça vient du wolof, ça désigne quelqu’un de vaillant, un battant. Quand t’es sénégalais, tous les gens te disent ça. Quand t’es petit et que tu reviens du foot, ta grand mère va te dire : « Alors jambaar, t’as marqué des buts ? ». C’est un mot qui donne la force aussi, tu vois que les gens reconnaissent le battant qui est en toi. Beaucoup de chanteurs sénégalais ont fait des sons qui s’appellent Jambaar, et l’équipe de foot a un hymne autour de ce mot aussi. Depuis que je suis petit j’aime beaucoup ce nom, donc quand j’ai monté la structure je me suis dit qu’on allait utiliser ça.

Reverse : Tu envisages de travailler sur d’autres artistes en tant qu’éditeur avec cette structure ?

Bachir : Pas seulement en tant qu’éditeur. Par exemple Joey Larsé avec qui je bosse pas mal, je ne suis pas juste son éditeur. Il vient chez moi pour enregistrer… Ce côté édition arrive vraiment en aval pour les gens avec qui je travaille. En amont, on bosse tout ce qui est musique, et le côté administratif on essaye de faire ça après, pour faire en sorte que tout soit en règles, que tous les ayants droit soient bien rémunérés. On bosse avec Joey Larsé, on bosse aussi avec Yepes, Plae Casi et Fayçal. Après, il y a Kris Jeezy, un compositeur-interprète qui vient de Clermont. Sa dernière actualité, il a été choisi pour faire les jingles Fun Radio. Ca lui fait une petite exposition, et puis il a bien aimé l’expérience. Après il y a nous, Pandemik, on s’édite nous-mêmes.

En plus de ça, il y a une partie consulting où je m’occupe de donner des conseils aux gars qui ont des contrats, à qui on fait des propositions ou qui veulent proposer des contrats à certaines personnes. J’essaye de me construire une clientèle autour de ça, de profiter de ma formation académique et de la transposer dans le milieu dans lequel je suis. L’idée avec Jambaar, c’était de faire le lien entre ce que j’aime faire au jour le jour et mon activité de juriste. Je travaille avec certaines maisons de disques pour de la musique traditionnelle, mais je travaille aussi sur de la musique à l’image pour tout ce qui est génériques, TV, publicité… Et puis les gens avec qui je travaille au niveau de Jambaar, je les place aussi sur ce genre de trucs : musique à l’image, sound design. J’essaye pas de rester bloqué, de faire que du rap, parce que j’aime trop la musique pour ça.

L’objectif, c’est de créer une vraie activité. Quand tu dis aux gens que tu travailles dans la musique, les gens te prennent tout de suite pour un branleur. Alors que quand je prends mon exemple, avec Jambaar, je suis tout seul. C’est moi qui fais, reçois et envoie les commandes, c’est moi qui contacte la SACEM quand des droits ne sont pas répartis, qui contacte la SDRM quand ils ont oublié un truc… Quand tu pars de Pandemik, J-Lock et moi tout ce qui nous intéressait c’était de faire des prods. On a pas cherché à placer pour de gros artistes. Ce qui est marrant, c’est que je dis souvent que je ralentis J-Lock, sans moi si ça se trouve il pourrait faire des trucs que les gens demandent. Le fait qu’on ait une esthétique à deux, et une certaine mentalité, ne nous donne pas l’envie ni le besoin de produire pour certaines personnes pour vivre.

Je ne compte pas du tout sur le rap pour créer une économie, mais sur la musique à l’image les possibilités sont plus larges. Si demain J-Lock en a marre et décide d’arrêter pendant six mois, c’est pas grave. C’est mon frère, je sais que dans vingt ans on fera encore du son ensemble. C’est important de montrer qu’il y a une structure, que c’est un vrai business avec de l’argent en jeu. Même si je mets pas de costume pour aller au bureau, dès que je prends mon café, ma tête commence à tourner. Le fait que je soit seul a aussi une influence. J’ai conscience de ce que je peux faire et ne pas faire en 24h et je m’organise en fonction. Mais ça reste du travail de sortir un album, d’essayer de mener à bien la mission de A à Z. Le défi, c’est de ne se perdre dans aucune des deux activités, ne pas se perdre en tant que compositeur parce que t’as trop la tête dans les papiers et en même temps ne pas négliger l’aspect business. C’est ce que j’essaye de faire avec Carbone 14, créer une synergie entre Joe et tous les gars qui bossent avec nous : Fred pour le mix, Bryan [Pachaud] pour le mastering, Yepes qui nous aide pas mal au niveau du digital…

Je suis content en tous cas que les gens prennent Joe au sérieux. Il a sorti trois projets cette année, c’est incroyable. On aurait même pu en sortir quatre, en programment le projet avec Eloquence en décembre, mais il y a eu un trop grand battement. Et puis je pense que c’est parfait pour lui. Dans la manière dont je vois les choses, on n’en fait jamais assez. Je regardais The Defiant Ones, le documentaire sur Jimmy Iovine et Dre, et je me suis dit que je suis un branleur en fait. Pourtant, je me lève tous les matins pour travailler, mais quand tu vois l’éthique de travail qu’ils ont… C’est quelque’ chose qu’il faut t’imposer dans tous les trucs que tu fais. Si Joe arrive à avoir une éthique de travail aussi irréprochable, ça va être une machine. Surtout qu’il écrit super facilement.

Reverse : D’un autre côté, cette facilité qu’il a d’écrire lui vient justement des périodes durant lesquelles il est inaccessible non ?

Bachir : Tout le monde dit ça, que c’est une éponge. Pendant six mois, il va être dans une ambiance pas possible, et c’est là qu’il va emagaziner tous les trucs qu’il va ressortir sur disque. Mais pendant cette période, il est inaccessible. Justement, le défi ça serait de trouver une aire de productivité dans les moments où il est en ride. Quand tu regardes bien, Carbone 14 c’était un peu ça. Quand il est venu à Bordeaux, il arrivait de Montpellier. Dès qu’il m’a appelé, j’ai contacté J-Lock, j’ai commencé à prendre plein de notes. Quand Joe arrive à Bordeaux, il y a déjà trois morceaux qui sont prêts : l’intro, l’outro Carbone 14 qui était déjà en cours et La guerre de l’opium. Le truc qui serait bien, ça serait de le répéter plusieurs fois, d’avoir plusieurs moments dans l’année où s’enfermer et délivrer. Comme l’album de Jay-Z, c’est un peu le don et la malédiction. C’est c’est son don d’avoir ce style de vie, c’est aussi ce qui fait qu’il n’est pas ici aujourd’hui. C’est ce qui fait son génie. Je pense que les producteurs avec qui il a l’habitude de travailler comme Frencizzle savent l’enfermer dans une ambiance aussi. Là, il voit que les gens commencent à le prendre au sérieux en tant que rappeur régulier. Il a une structure derrière lui, même s’il n’est pas forcément signé chez Jambaar. Chez Jambaar, on a trois artistes signés, le reste c’est des partenariats, dans le sens où l’artiste n’est pas enfermé avec un éditeur. Il peut très bien être en droits réservés mais bosser avec un éditeur, il n’y a pas forcément d’aspect financier derrière. C’est de la force pure et simple. C’est ce genre de partenariats qui fait qu’à l’avenir on peut avoir des relations plus solides.

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