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Dans une interview pour Mouv, Madizm confirmait l’idée selon laquelle “le beatmaker fait 50% de ce que t’écoutes”. Pourtant, la question de la rémunération des beatmakers est toujours assez épineuse. Avec l’émergence de plateformes comme Soundcloud, les type-beats constituent une solution de rechange à moindre prix pour beaucoup de rappeurs. De même, la chute des ventes physiques depuis 2002 s’est accompagnée d’une hausse en flèche des concerts et showcases pour lesquels seul l’interprète est rémunéré. Ces pratiques ainsi qu’une concurrence grandissante, si elles n’affectent pas des superproducteurs comme Kore et Tefa, constituent de véritables freins pour la majorité des acteurs du milieu. Le beatmaking a de plus en plus tendance à devenir une activité secondaire, une source de revenus supplémentaires plus qu’un métier à part entière.

Afin d’avoir sur cette thématique l’opinion d’un acteur réputé du milieu, nous avons contacté Guilty, tête de proue de Katrina Squad, collectif toulousain de beatmakers qu’on a pu retrouver récemment sur l’album de Kaaris Dozo et sur Deo Favente de SCH.

J’imagine que t’es crédité à la SACEM pour collecter tes droits d’auteur, est-ce que c’est quelque chose qui est surtout pratiqué par les beatmakers avec une certaine notoriété?

Il faut une certaine notoriété, sinon les gens comprennent pas. Après, ça dépend combien tu demandes pour ton beat… En fait, tout dépend comment tu gères son business. Certains font pas du tout attention aux crédits parce qu’ils sont pas dans la partie éditoriale du truc, il y a beaucoup de producteurs qui essayent de manger les crédits des compositeurs pour se faire plus de fric sur le projet qu’ils produisent… Il y a tellement de choses qui se passent aujourd’hui dans la musique que j’ai envie de te dire que tout le monde fonctionne pareil, mais personne non plus.

Est-ce que le fait que des beatmakers offrent aujourd’hui des prods à prix cassés contribue à augmenter la concurrence dans le domaine?

Carrément, il y a une grosse concurrence aujourd’hui. Je peux même pas dire que c’est une concurrence, c’est carrément un autre business. Il y a des gens qui sont là pour taper des beats à la chaîne avec zéro charme, zéro touche, qui ressemblent à tout le monde, et il y en a d’autres qui essayent de sortir leur épingle du jeu et d’avoir leur propre couleur, leur propre touche, d’amener quelque chose au projet.

A Toulouse, c’est justement une ville où il y a beaucoup de beatmakers, mais en vous réunissant au sein de Katrina Squad vous avez su tirer votre épingle du jeu. Tu penses que ce genre de structures, c’est quelque chose qui doit se faire plus à l’avenir ou que c’est simplement une question de choix individuels ?

Non, c’est notre choix à nous. On est une équipe plus qu’une recrue de compositeurs. On est tous des compositeurs à se connaître depuis un moment… On est une team, une usine de travail : chacun a ses points forts, chacun à ses points faibles et on essaye de se donner de la force et de faire de la musique en se faisant plaisir. Si je voulais signer des compositeurs, beaucoup m’ont fait comprendre qu’ils aimeraient rejoindre ma structure, mais c’est pas le délire. Ce que je peux dire, c’est que le travail à plusieurs donne quelque chose de sympathique, ça t’ouvre à la musique. Après, il y a des mecs qui taffent seuls et qui s’en sortent très bien. Je pense à un gars qui s’en sort en ce moment, Pyroman. C’est comme quand on te demande comment créer une instru, c’est un feeling, il n’y a pas de formule particulière. Bien sûr, il y a des calculs, mais c’est plus pour les projets. Celui qui calcule trop de toutes façons, il fait un projet téléphoné.

Au niveau de l’édition, c’est géré comment chez vous ?

J’ai une structure qui s’appelle Katrina Music signée en co-édition chez Warner Chappell, donc ils gèrent un peu, et dans ma structure j’ai un comptable bien sûr.

Est-ce que tu penses que par rapport aux beatmakers aux Etats-Unis, les beatmakers français sont souvent mis en retrait?

Comme tout le monde, je te dirai que bien sûr, les compositeurs ne sont pas assez mis en avant parce que certains mecs se cassent la tête sur certains projets et on ne le sait pas, pendant que d’autres font un tir à droite et… C’est tellement bancal en fait, que je te dirai qu’il faudrait plus mettre en valeur le côté des compositeurs, les faire exister un petit peu plus. Il y a une certaine partie des rappeurs qui clipent un morceau et qui sont capables d’annoncer le réalisateur, mais pas le compositeur. Je trouve ça très étonnant.

Est-ce que tu ne penses pas que ça vient aussi en partie des beatmakers, qui pour beaucoup souhaitent rester dans l’ombre, ne font pas les démarches pour être des personnages publics ?

Je pense que chacun le voit comme il veut, c’est vrai que pendant longtemps j’ai fait des photos de ma gueule, mais aujourd’hui beaucoup moins. C’est aussi parce qu’on est des gens qui ont fréquenté les rappeurs, et des fois ça fait un peu peur quand tu vois comment les gens font avec eux. Chacun a ses raisons, après il y a aussi des gens qui ont envie d’exister mais qui ne savent pas faire. Les maisons de disque ne signent pas les compositeurs en artistes, mais en simple édition. Du coup, on ne s’occupe pas de l’image. On n’est pas tous bons pour se vendre. Je sais pas comment voir les choses, il n’y a pas forcément de recette. Ca dépend aussi de si tu te plais ou pas, et de si t’as les moyens pour. Je vais te dire quelque chose. Un rappeur fait un clip, il le poste sur sa chaîne YouTube, il envoie un 20 millions de vues. YouTube le paye, mais est-ce que quelqu’un paye le compositeur ? Aujourd’hui, si on a envie de mettre des compositeurs à la hauteur de tout le monde, il faut que du moment où la musique est jouée, le truc se partage. Et ça n’a jamais été fait. Des mecs font des showcases de quatre morceaux, parfois les quatre morceaux sont composés par la même personne. Pour s’être déplacés, ils prennent 10 000 euros, mais il n’y a aucune partie de ça qui va à un compositeur. Explique moi.

Le rappeur est pas payé par rapport au morceau, il est payé par rapport à sa performance.

Mais si le morceau n’est pas là, ça ne se joue pas non plus. Je dis pas de partager à 50-50 sur un showcase, mais à un moment donné si tu rentres dans une logique il faudrait donner un certain pourcentage. On fait des grilles tarifaires pour les diffusions, donc on peut faire une grille tarifaire pour un showcase ou pour un concert.

En-dehors de ça, il y a un autre service que des beatmakers comme toi ou l’Adjoint rendent mais qui n’est pas rémunéré, c’est la réalisation.

Avec L’Adjoint, on a le même parcours, on est des mecs de province. On a travaillé avec tous les mecs de notre ville, et même plus. On a fait tous les morceaux, du début à la fin, on appris la réalisation seuls. On est des gars du terrain, pendant que des mecs qui ont envoyé des beats toute leur vie à travers internet découvrent un studio quand ils deviennent un peu connus. C’est ce qui aujourd’hui fait ma place de réalisateur, mais il y a des gens avec qui je fais pas du tout de réal.

De toutes façons, il y a beaucoup de choses à arranger, parce que les rappeurs eux-mêmes se plaignent des rémunérations.

Après si tu veux, dans la vie tout le monde se plaint. Ce que je pense, c’est que les rappeurs, on leur a pas demandé de signer un contrat à 9%. Aujourd’hui, tout le monde sait que quand tu signes un contrat il faut réfléchir, savoir dans quoi tu t’aventures, si t’as signé t’as signé. Par contre nous, on a toujours besoin de nous pour des compos, il y a toujours un moyen d’essayer de gratouiller pour nous prendre notre partie.

Je pense aussi qu’à partir d’un certain niveau de notoriété, t’amènes non-seulement ton travail qui est remarquable mais aussi de l’exposition. A partir de ce moment là, tu peux imposer des conditions, et c’est par ce biais là que ça va changer, non ?

Bien sûr, mais si tu veux le problème c’est que dès que t’as des conditions un peu fortes… Tout le monde veut manger. Il y a le côté “on a envie de travailler avec Katrina” mais derrière, il y a aussi le côté “si on travaille avec Katrina sur plus de 2 sons, on va se faire allumer, ils prennent beaucoup d’argent et nous on a envie de faire des bénéfices et s’acheter une chemise Versace pour le clip”. Je vise personne, tout le monde ferait ça aussi. Si t’ouvres une boulangerie et que t’écoules 450 kilos de farine par jour, tu vas regarder celui qui te fait le meilleur prix. Un mec comme Kaaris, il n’y a aucun soucis. T’as ton chèque correct, tout est fait, il est pas en train d’essayer de prendre des points ou quoi que ce soit. C’est souvent pas le rappeur qui crée ça mais son entourage. Aujourd’hui, comme on est chez Warner en édition, le “pour rien” est difficile.

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