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Ces derniers temps, la scène de Sevran bénéficie d’une médiatisation sans précédent au vu du nombre important de rappeurs qui s’y développent et réussissent à s’exporter à l’échelle nationale. Depuis le début de l’année et de sa série de freestyles La D en personne, Da Uzi est en train de devenir l’une des nouvelles sensations du rap français. Un flow sortant des sentiers battus, une voix à la fois reconnaissable et marquante, le tout saupoudré d’un vécu qui se ressent à la moindre phase… En cette fin d’année 2018, Da U s’apprête à franchir le cap de la sortie du premier projet. Ce dernier s’intitulera Mexico en référence à son quartier regorgeant de similitudes avec la capitale Mexciaine. Toutefois, l’artiste du 93 est bel et bien décidé à montrer l’étendue de ses capacités, afin de prouver qu’il est capable de ne pas se cantonner à un style musical. Surprenant, cohérent avec son univers, Mexico promet d’être l’un des projets phares de ce début d’année du côté de l’écurie Rec. 118. A cette occasion nous l’avons rencontré afin de revenir sur l’ensemble de sa carrière, ses péripéties, le contenu de sa mixtape et sa place dans le rap français.

Hip-Hop Reverse : Tu te rappelles de la première fois où t’as pris un micro dans ta carrière ?

Da Uzi : Parfaitement, c’était à la Maison des jeunes de Sevran, je suis parti poser un son. Mais c’était pas à la MJC des Trois Tours, c’était à celle du quartier de mon cousin. C’était mon premier pas dans la musique mais évidemment j’avais pas les mêmes ambitions et les mêmes objectifs que maintenant, je voulais juste voir ce que je donnais derrière un micro.

Hip-Hop Reverse : Dans l’ensemble de tes textes, tu fais référence à ton équipe, à ton label V2V Industry, est-ce qu’ils t’accompagnaient d’ores et déjà à cette époque ?

Da Uzi : Il y en avait qui était déjà là. Au sein de V2V Industry, j’en connaissais pas mal avant le rap, certains m’accompagnaient et la vie a fait qu’on se côtoie moins aujourd’hui. Mais par exemple, y a un gars de mon équipe qui s’appelle 16, depuis la MDJ, il est avec moi, même quand je l’avais écrit, il était à côté de moi. Quand tu fréquentes une personne depuis aussi longtemps, tu comprends que V2V Industry va au-délà de la musique, il y a un aspect humain. A la base, on avait cette mentalité de monter tous ensemble, et surtout en étant tous honnêtes entre nous, 16 m’avait dit que mon texte était pété et qu’il fallait que j’arrête de rapper, mais juste derrière il me donnait la motivation en disant « viens on va poser ».

Hip-Hop Reverse : T’as commencé à rapper il y a une dizaine d’année, et Sevran ne jouissait pas d’une telle exposition, certains rappeurs locaux se plaignaient du manque d’infrastructure. C’était pas trop compliqué de se développer ?

Da Uzi : Justement le quartier de mon cousin n’était pas à Sevran, mais à Villeparisis, j’étais obligé de quitter la ville pour faire du son. Après j’ai habité là-bas jusqu’à mes 11 ans, donc ensute on s’est arrangés et j’avais le studio gratuit, même si je n’habitais plus à Villeparisis. Mes cousins y habitaient encore donc tranquille, ça passait tout seul, je pouvais poser mes sons tranquille. Pour te dire les mecs de Villeparisis n’y posaient même pas, j’étais le seul à y aller.

Hip-Hop Reverse : A partir de quel moment as-tu commencé à prendre le rap au sérieux ?

Da Uzi : A partir de La D en personne, avant je le voyais pas de façon aussi sérieuse que maintenant. La première chose reste qu’on me reconnaît aujourd’hui, les gens m’appellent Da Uzi dans la rue, donc je sais que les choses ont évolué et ma vie ne sera plus pareille. J’étais surpris la première fois que ça m’est arrivé, j’ai compris que rien n’allait plus vraiment être comme avant, mais c’est positif au final.

Hip-Hop Reverse : Avant La D en personne, t’avais déjà sorti des titres plus ouverts musicalement (Cohiba, Je m’envole) et ensuite t’es revenu à un délire plus imprégné par la rue. Pourquoi as-tu décidé d’effectuer ce cheminement artistique ?

Da Uzi : J’adore varier ma musique, que les gens puissent découvrir toutes mes facettes. La D en personne correspondait à une période un peu sombre de ma vie, je vais être honnête. Mais finalement Cohiba, Je m’envole et les autres sons dans ce style, c’est uniquement la forme musicale qui évolue. Mon équipe et moi-même préférons le fond à la forme, ce qui veut dire que je raconte les choses telles que j’ai envie de les raconter, en chantant, en rappant, je veux laisser mon inspiration me parler, et fin de l’histoire. J’ai toujours des choses qui me pèsent sur le cœur, en fonction de mon état d’esprit, je peux m’adapter artistiquement à mes sentiments.

Hip-Hop Reverse : De nombreux rappeurs ont récemment explosé grâce à une série de freestyles, ce qui leur a permis d’avoir plus d’exposition, est-ce que cette mode t’a inspiré ?

Da Uzi : Oui, beaucoup de gens en balançaient, je vais pas m’en cacher, c’était une tendance. Ca remonte un peu donc j’ai pas les noms en tête, enfin si, il y avait Ninho et ses Binks to Binks. Mais avec mon équipe, on s’est dits qu’on avait entre nos mains cette qualité de pouvoir sortir des sons clippés, à la chaîne, on l’a fait et finalement la décision a été bonne.

Hip-Hop Reverse : Sur les différents épisodes de La D en personne, t’as ramené 13 Block et Maes, mais au vu de l’avancement de leur carrière au moment où les morceaux sont sortis, les choix de production et les rendus finaux ont pu surprendre, artistiquement parlant. Ce sont des discussions en studio qui vous ont amené à faire ce genre de titre ?

Da Uzi : Feeling. Je me pose pas de question, j’entends la production, j’ai l’idée, je sais comment on va s’adapter dessus, puis si j’ai pas envie de faire quelque chose, je suis têtu, je vais pas y aller. Une collaboration sans feeling, je trouve cela un peu bizarre parce que j’ai peur que le public ne ressente pas forcément l’alchimie. Jusqu’à présent, je suis content de tous mes featurings parce qu’il y a cette entente naturelle.

Hip-Hop Reverse : T’as rejoint Rec. 118, qu’est-ce qui t’a séduit dans leur discours au moment de signer le contrat ?

Da Uzi : A l’époque où je me suis engagé, il y avait Mouss Parash, l’ancien directeur artistique du label, ce qui avait beaucoup joué étant donné que Rec. 118 n’était pas la seule structure intéressée. Mais à l’instinct, j’ai senti que l’ensemble de l’équipe était avec nous, prête à nous pousser et apporter une force de frappe supplémentaire. J’oublierai pas qu’ils ont cru en ce projet et ils nous ont aidé à le mettre en œuvre et le monter bien haut.

Hip-Hop Reverse : En parallèle, t’as aussi monté ta structure V2V Industry, c’était une façon de conserver ton indépendance dans ce système ?

Da Uzi : Dès le début, on était dans cette optique de monter nos propres business, mais on savait pas où ça allait nous mener. Dans l’idée, le jour où les choses allaient devenir plus sérieuse, V2V Industry prouvait qu’on savait déjà s’organiser et être indépendant sur notre gestion. Nous sommes des mecs de parole, on sait se dire les choses et on n’a jamais manqué de le faire, donc pas besoin de papier. Le papier, et les signatures, cela te permet de sécuriser certaines choses quand tu ne connais pas forcément la personne depuis des années.

Hip-Hop Reverse : Souvent dans tes morceaux, t’aimes te surnommer « Libanais », mais pourquoi ?

Da Uzi : C’est à cause d’une série, Romanzo Criminale, que je conseille vivement. Maintenant, tout le monde va comprendre pourquoi on m’appelait comme ça.

Hip-Hop Reverse : Le nom de ta mixtape est Mexico, en référence à ton quartier, qu’est-ce qu’il représente pour Sevran ?

Da Uzi : C’est notre coin de la ville, les gens vont comprendre, cette zone est un peu folle, c’est le Mexique. Je tenais à appeler mon projet de la sorte parce que c’est ma base, certains ressentis enfouis au fond de moi proviennent de cette zone. J’aurais pu trouver un titre en rapport avec mon nom mais c’est trop nombriliste, je préfère mettre en avant ma zone.

Hip-Hop Reverse : Avec ce titre de projet, rappelant la saison estivale ou les voyages, et l’ouverture musicale accrue, cela peut carrément te donner une autre image…

Da Uzi : Ce serait bien, je suis absolument fermé à rien, je sais même pas quelle image on peut avoir de moi. J’ai pas envie d’ouvrir les yeux sur ce genre de choses, cela me passe au-dessus. Je sais qui je suis, les gens autour de moi aussi, à la base, je fais de la musique pour les gens qui me connaissent un petit peu. Ce projet permettra peut-être de montrer à certaines personnes une autre image de moi, et ce n’est pas forcément plus mal.

Hip-Hop Reverse : En parallèle, t’as toujours ce côté fédérateur car à Sevran, tu réussis à ramener tous les rappeurs de la ville sur un même clip, tu n’hésites pas à te mélanger…

Da Uzi : C’est des choses que l’on peut faire, 13 Block l’a fait récemment et il y avait beaucoup de monde. A Sevran, les gens qui montent font partie de ma génération, et ils sont concentrés dans leur business, donc on a une mentalité tranquille. Aujourd’hui, c’est pas vrai, on va pas se tuer parce que t’habites aux Rougemont, aux Basses, c’est terminé cette mentalité, et on réfléchit plus de cette façon, à nôtre âge. On est ensemble, on a grandi dans la même merde, on a des potes en commun, pourquoi on va faire des têtes fâchés ? On vient du même coin ma gueule.

Hip-Hop Reverse : Dans ta musique, il y a un thème qui revient beaucoup, à savoir la prison, est-ce qu’au moment de ton incarcération, cela t’a permis de prendre du recul sur ta carrière d’artiste ?

Da Uzi : Sur moi-même avant tout, t’es enfermé, t’as du temps pour réfléchir, et tu remets d’abord en question. Je pense que cette réflexion m’a permis d’avoir certaines ouvertures sur ma musique et a éventuellement pu servir de coup de boost à un moment donné.

Hip-Hop Reverse : Sur Mexico, tu ne t’es pas forcément fixé de barrières artistiques, laissant libre recours à ta musicalité, pourquoi as-tu fait le choix de partir dans cette direction ?

Da Uzi : Je suis une galère, à l’époque de La D en personne, on hésitait sur les morceaux à sortir, certains n’ont malheureusement jamais vu le jour d’ailleurs. Je pense que c’est une question de timing, les gens qui me suivaient à l’époque ne s’attendaient pas forcément à cela et quand le public s’agrandit, il faut s’adapter à ses exigeances. C’est notre façon de faire. Dans la conception du projet, on a décidé de mettre des sons plus chantés parce qu’on estimait que c’était le moment. Vrai 2 Vrai est à la couleur de mon projet, je chante, je rappe, il y a de la mélodie, c’est une synthèse de Mexico. A l’époque de La D en personne, je faisais pas des Vrai 2 Vrai ou Entre Les Murs, et même La Vraie Vie, pourtant je les ai écrits à cette époque. C’est important de devoir garder certaines cartouches et de choisir le bon moment pour les sortir, les stratégies évoluent. En plus, j’enregistre à mort, j’ai fait un peu de tri parmis tous les morceaux enregistrés mais ils sont pas morts pour autant. Plus tu joues au foot, plus t’es bon, je suis dans cette optique.

Hip-Hop Reverse : Durant le projet, quelles ont été tes influences musicales ?

Da Uzi : Beaucoup de rap américain, je me suis tué à Trippie Red, Kodak Black et je suis un consommateur de rap français aussi. Le dernier album de Trippie Red, je suis encore dessus, tellement c’est lourd, ils ont un délire. Franchement, je pense que mon rap a une identité française, mais certains américains ont pu m’influencer inconsciemment étant donné que j’adore leur façon de jouer avec l’instru. Quand tu les écoutes, t’as l’impression qu’ils ne sont pas dans les temps, et juste derrière tu comprends que c’est toi qui avais un train de retard sur eux.

Hip-Hop Reverse : Quel serait le plus gros objectif du projet pour toi ?

Da Uzi : Faire une grosse tournée, ce serait lourd. Mon projet, j’ai envie de voir comment les gens qui m’écoutent l’ont perçu et il n’y a pas de meilleur indicateur. J’ai déjà fait de sacrés scènes en vrai, le Zénith avec le 50K, l’Olympia avec Ninho, le Bataclan, je les ai déjà toutes presque faites mais jamais la salle des fêtes de Sevran jusqu’à présent. J’ai chanté au Zénith, et on me snappait là-bas, donc ça compense parce que la salle des fêtes de Sevran ne peut pas contenir autant de personnes.

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