Avec « Lithopédion », Damso serait-il devenu un musicien esthète ?

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A l’instar du célèbre mythe de Midas, tout ce que Damso touche se transforme en or, au minimum. En 2017, il a fait l’objet d’une très belle prestation avec son précédent opus Ipséité, qui s’approche du disque de diamant (470.000 ventes cumulées à l’heure actuelle) et des singles certifiés diamant à foison. Porte-étendard d’une scène bruxelloise en expansion depuis quelques années, Damso revient avec son troisième album intitulé Lithopédion —fœtus issu d’une grossesse extra-utérine non arrivée à terme et mort sans avoir été expulsé. Ce mot est utilisé pour la toute première fois dans le rap avec Despo Rutti dans le morceau Innenregistrable. Après avoir lâché le tout premier clip Smog, Dems est attendu au tournant après les succès de ses précédents projets.

➡ Quand le perfectionnisme poussé à son paroxysme devient l’un des éléments de l’identité d’un artiste

« Le perfectionnisme : quand le mieux devient l’ennemi du bien ». Signe de ce perfectionnisme, l’histoire des beatmakers présents sur le projet est mise à l’honneur à travers le documentaire d’anthologie Au cœur du Lithopédion. Une pléthore de compositeurs, d’Ikaz Boi à Pyroman, en passant par les Twinsmatic, sont revenus sur la minutie mise en exergue par le Bruxellois. Damso ne laisse aucune place au hasard, en témoignent quelques citations extraites du documentaire : « Franchement, je crois que c’est vraiment le gars que j’ai vu où c’était le plus précis en studio en terme de rigueur et en terme de ce qu’il voulait. » (Ikaz Boi) ; « Il m’a mis tout de suite à l’aise, il m’a fait écouter le morceau, j’ai senti vraiment un bosseur, un perfectionniste aussi je pense… » (Elisa Mélani) ; « Ce qui prend le plus de temps c’est le mix parce qu’il adore mixer, il fait très attention à tout et je pense que c’est une très grande différence avec beaucoup d’artistes, qui, justement, dès que le morceau est fait, se cassent. Avec lui, on va rester genre 2-3 heures en studio, si ce n’est pas 6 heures pour le mix. » (Ritchie Santos).

➡ Une stratégie marketing sortant des sentiers battus comme support d’un succès sans précédents

Fin stratège, la technique marketing absconse du rappeur a interloqué le public francophone. Ses réseaux sociaux, d’Instagram à Twitter, regorgent d’indices disséminés sous forme d’énigmes à la Père Fouras. D’une pierre deux coups, une cohésion singulière pointe le bout de son nez entre l’artiste et sa fanbase avide de mystère. Alors que cette dernière tente de déchiffrer les nombreux posts du Bruxellois, d’innombrables théories jaillissent sur la toile et amènent débats et suppositions. C’est peut-être là, la quintessence même de la promotion d’un  projet, l’art de créer autour de lui une réelle attente en le voilant de secrets. Le mystère est décidément depuis toujours le meilleur moyen d’attiser la curiosité.

Et si Damso avait disséminé les pistes d’un projet inconnu ?

➡ Un storytelling inaccoutumé de la part de Damso, quelle manière d’aborder l’inabordable ?

A l’instar de son album Ipséité, attendez-vous à l’un des morceaux les plus extravagants, à l’encontre du conventionnel, défiant les us et coutumes. Si le concept de la quatorzième et dernière piste de son précédent projet Une âme pour deux avait heurté la sensibilité de certains, la quatrième piste du nouveau intitulée Julien risque de vous tenir en haleine. Ce morceau retrace les pensées innommables de Julien. Après plusieurs écoutes, le storytelling alambiqué de Damso renferme une morale des plus tangibles. Julien, s’avère être une femme, et ce détail est loin d’être anodin car Julien peut être en réalité quidam, un caméléon tapi dans l’ombre armé d’une discrétion infaillible. Véritable « génie lyrical » pour les uns ou spécialiste de la polémique pour les autres, les discutions vont bon train…

➡ Et si Damso, tiré vers le bas par des polémiques sur ses paroles, s’était fait coiffer sur le poteau ?

Sa cultissime punchline « j’te baise comme une chienne pourtant tu portes le foulard » et son omniprésence sur la scène rapologique avec des paroles jugées misogynes et sexistes lui attireront les foudres des féministes. « La promotion de Damso comme porte-étendard donne son aval au sexisme dont il est le champion » s’époumone le Conseil des femmes francophones de Belgique. Initialement invité à composer l’hymne officiel des Diables Rouges lors du Mondial 2018, la fédération belge de football cède finalement à la pression de ses sponsors et prive Damso du Saint Graal footballistique pour un artiste. Malgré cette mésaventure un tant soit peu regrettable, le Bruxellois ne s’arrête pas en si bon chemin. Comme à l’accoutumée, il continue d’écrire ses textes comme il l’entend arborant des thèmes divers et variés. Le morceau « Humains », prévu pour être l’hymne officiel des Diables Rouges figure uniquement sur la version physique de l’album.

Damso attaqué par la présidente du Lobby européen des femmes

➡ Lithopédion, l’album le plus intimiste de l’artiste Belge invitant à l’écoute multiple plutôt qu’à la consommation rapide

L’artiste reprend à l’endroit où il s’était arrêté avec Ipséité, et de nombreuses thématiques ressortent sur Lithopédion. Du racisme dans l’introduction (« C’n’est rien d’bien méchant / Il m’a juste traité d’nègre des champs »), des querelles amoureuses et de son ex dans Silence (« On s’oublie pour ne plus s’aimer, cherche la perfection pour fuir la réalité ») et Feu de bois (« Je sais c’que tu penses de nous / Quand tu dis que tu n’sais plus quoi penser de nous »). Il fait même passer des messages dénonciateurs dans Même Issue (« Sans engagement, tire sur la foule sans balles à blanc / Mais d’vant les blancs, position fellation »). Son talon d’Achille reste bien évidemment la gente féminine qui sera explorée de fond en comble. Avec cet album, Damso prétend « entrer dans les tréfonds de la nature humaine ». « Un son ça ne s’écoute pas, ça se réécoute », à travers cette phrase, Dems espère que ses auditeurs se pencheront plus sur la réécoute de ses morceaux donnant lieu à de nombreuses interprétations, autre qu’un vulgaire « j’aime » ou « je n’aime pas ».

Combien Damso aurait-il vendu en comptabilisant les streams gratuits ?

Après avoir travaillé avec acharnement sur ses deux premiers albums studio, Damso, indéniable fer de lance de la scène bruxelloise, risque de se faire plus discret. Le Bruxellois va sûrement mettre sa carrière entre parenthèses et profiter de sa paternité avec son tout jeune fils Lior et rattraper le temps perdu. Bousillé des séances studio, des inédits surgiront probablement sur la toile et on le retrouvera peut-être même en tant que directeur artistique pour d’autres artistes qui ont du potentiel à revendre mais une ligne directrice en dents de scie. Artiste ô combien complet, nous pouvons d’ores et déjà compter sur lui dans les années à venir…

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