PARTAGER

Depuis maintenant près de 5 ans, la blockchain s’est imposée comme l’une des nouvelles préoccupations des décideurs politiques et économiques dans des domaines aussi variés que la finance, l’immobilier, la santé ou encore la culture. La technologie disruptive développée par l’énigmatique Satoshi Nakamoto en 2008 semble particulièrement porteuse pour l’industrie musicale, notamment en promettant de simplifier la gestion des droits d’auteur et de réguler le marché secondaire de la billetterie. Mise en situation.

➡️ Illustration du fonctionnement d’une blockchain et application au cas de figure de la musique

Partons d’un cas de figure ordinaire, ou du moins encore ordinaire il y a quelques années. Un auditeur souhaite se procurer le dernier single de son artiste. Il crée un compte iTunes, entre ses coordonnées bancaires et clique sur « acheter ». Aussitôt, le single est transféré dans sa bibliothèque virtuelle, et une transaction sur la somme de 0,99 ou 1,29 dollars est validée. L’information de débit est alors transmise à son établissement bancaire, et l’opération est effectuée le jour même ou le lendemain. Changeons légèrement les données de l’équation : cette fois le single n’est plus mis en ligne sur iTunes mais sur une plateforme utilisant une blockchain pour effectuer les transactions et partager les revenus, comme Ujo ou Musicoin. Là où l’achat iTunes était réalisé en euros, la nouvelle transaction est effectuée en cryptomonnaie ou en tokens, c’est-à-dire en actifs numériques émis et échangeables sur une blockchain uniquement. Pour le dire plus simplement, le token est l’équivalent pour une blockchain de jetons de casino ou de points sur un site de jeux en ligne, c’est-à-dire un système de valeur qui ne vise pas à concurrencer la monnaie mais simplement à simplifier la gestion et l’usage des actifs sur une application du web décentralisé. L’autre différence avec un achat iTunes, c’est que le paiement ne passe pas par un tiers de confiance – en l’occurrence par l’établissement bancaire. L’auditeur va initier une transaction sécurisée par un système de signatures numériques (basé sur une clef privée et une clef publique), qui sera ensuite validée par le réseau (les « pairs ») après vérification de l’historique des transactions de la blockchain et ajoutée à un bloc. Chaque bloc est structuré par le « système de l’arbre de Merkle », c’est-à-dire qu’il comprend un nombre fixe de transactions qui sont regroupées par paires puis par branches de manière à empêcher toute modification. Le bloc, s’il est validé par le réseau, est alors intégré à la chaîne des blocs précédemment validés ; la transaction devient librement consultable et est reçue par le ou les destinataires.

Les points à retenir :

  • Il existe une variété de blockchains qu’il est possible d’utiliser pour effectuer des transactions en cryptomonnaie ou en tokens (actifs numériques)
  • Les transactions effectuées par le biais d’une blockchain sont sécurisées par des procédés cryptographiques, librement consultables et ne sont pas modifiables
  • L’usage d’une blockchain permet donc de ne plus avoir recours à des tiers de confiance, mais aussi d’augmenter la sécurité et la transparence des transactions

➡️ Le hash cryptographique, vers une base de données mondiale de la musique enregistrée ?

Pour envisager les avantages concrets du recours à la blockchain pour l’industrie musicale, il est indispensable de comprendre la nature des fonctions de hachage cryptographique. Une fonction de hachage cryptographique associe à une donnée de taille arbitraire une image fixe, qui devient donc extrêmement difficile à inverser. Qu’il s’agisse du nom de l’artiste, du nom du single ou d’informations relatives à la transaction, chaque donnée se verra associée par la fonction à une suite de chiffres et de lettres de taille fixe (par exemple de 400 caractères), le hash cryptographique. Cette suite de chiffres et de lettres permet d’identifier individuellement les transactions d’un bloc, mais aussi le bloc en lui-même. Mieux, elle est le liant de la blockchain, car chaque bloc contient le hash du bloc précédent. Le hash peut sécuriser tout type de contenu numérique, et c’est justement cette caractéristique qui promet d’en faire un atout précieux pour les artistes. Pour reprendre le premier cas de figure, le montant versé par l’auditeur sur iTunes va être imputé d’une somme forfaitaire par Apple et de la TVA, puis partagé entre les ayants droit, le producteur et l’interprète. Ce processus n’a bien évidemment rien d’instantané. Dans le cas des ayants droit, c’est-à-dire de l’auteur, du compositeur et de l’éditeur ou des éditeurs du morceau, une société de gestion des droits d’auteur comme la Sacem se charge de collecter une somme avoisinant les 7 centimes et de la répartir. C’est là qu’intervient le hash cryptographique, qui permet d’enregistrer sans qu’aucune modification ou altération ne soit possible les détails de la propriété intellectuelle du morceau, mais aussi les modalités de rémunération et d’exploitation des titulaires de droits et les informations de contact de ces derniers, de manière à simplifier les démarches d’obtention licence. A terme, la Sacem comme d’autres acteurs y voit la possibilité de mettre en place une véritable base de données de l’industrie de la musique enregistrée à l’accès à la fois libre et simplifié. Elle a notamment annoncé le 7 avril 2017 un partenariat avec les sociétés de gestion de droits d’auteur Ascap et PRS for Music pour mettre au point un prototype de gestion partagée des informations relatives aux droits d’auteur. Ces possibilités trouvent notamment tout leur intérêt quand Facebook et Instagram cherchent à monétiser les vidéos et stories diffusant un contenu musical issu de leur catalogue de titres, ou quand le Parlement européen envisage d’accroître les obligations des hébergeurs de contenu à l’égard des titulaires de droits.

Les points à retenir :

  • Les fonctions de hachage cryptographique associent aux transactions et aux informations de chaque morceau des suites de lettres et de chiffres de taille fixe
  • Ces hashs cryptographiques permettent de sécuriser les transactions, mais aussi d’enregistrer des informations relatives à l’exploitation d’un morceau
  • A terme, plusieurs acteurs envisagent de créer une base de données mondiale de l’industrie de la musique, de manière à augmenter la transparence et la fluidité de la gestion des droits

➡️ Contrats intelligents, comment une gestion automatisée des revenus peut profiter aux artistes

Nous l’avons vu, il est possible d’enregistrer dans une blockchain des informations détaillées relatives à la propriété intellectuelle d’un morceau. Ces informations ouvrent des perspectives particulièrement intéressantes pour les artistes, en particulier celle de les associer à des contrats intelligents pour réduire leurs délais de paiement. Contrairement à ce que leur appellation laisse entendre, les contrats intelligents ne sont pas des contrats mais des protocoles informatiques destinés à automatiser l’exécution de clauses contractuelles préalablement approuvées par les parties. Pour dire les choses plus clairement, les contrats intelligents permettent de définir un certain nombre de conditions nécessaires à l’exécution d’une clause contractuelle, puis d’exécuter cette clause une fois ces conditions réunies (par exemple une date donnée, la réalisation d’une transaction, le dépassement d’un certain seuil de versements). Quand l’auditeur achète un single en ayant recours à la blockchain, le contrat intelligent est capable de procéder à la répartition des droits d’auteur entre les ayants droit selon les modalités définies au préalable dans un hash cryptographique. A terme, il sera d’ailleurs possible d’y intégrer des schémas de répartition différents selon l’exploitation de l’œuvre (concert, streaming, achat physique ou téléchargement) et donc d’automatiser l’ensemble des versements qui en résultent. Outre la simplification de la gestion des revenus issus de l’exploitation d’un titre, le recours aux contrats intelligents permettrait de réduire significativement les délais de paiement des artistes. Certains y voient l’opportunité de procéder à des micro paiements, c’est-à-dire à des paiements individualisés pour chaque utilisation du morceau, voire à un micro dosage, qui reviendrait à rémunérer les écoutes en ligne en fonction de leur durée. Interrogé sur ce point lors d’une table ronde à la Gaîté Lyrique en juin dernier, le directeur de projets et innovation à la Sacem Xavier Costaz s’est interrogé sur l’intérêt concret de cette fréquence de versements au vu de la faiblesse des revenus générés, entre autres, par les écoutes en ligne. En revanche, il évoque le recours aux contrats intelligents pour réduire les délais de paiement des ayants droit. Actuellement, la Sacem procède à des versements par période de quatre mois, une épine dans le pied de certains artistes qui gagneraient à mensualiser leurs revenus. La transparence induite par le recours aux contrats intelligents promet de créer un véritable cercle vertueux intégrant l’auditeur, désormais conscient de la rémunération des artistes proposée par différentes plateformes.

Les points à retenir :

  • Les contrats intelligents ne sont pas des contrats, mais des protocoles informatiques permettant d’automatiser l’exécution de certaines clauses contractuelles
  • Associés à une blockchain contenant des informations sur la propriété intellectuelle d’un morceau, les contrats intelligents permettraient de simplifier la répartition des revenus
  • Si l’intérêt des micro paiements et du micro dosage pour les artiste est discutable, les avantages d’une réduction des délais de paiement sont incontestables

➡️ La blockchain, une solution toute trouvée au problème du marché noir de la billetterie ?

Difficile de parler des applications potentielles de la blockchain dans le secteur de la musique sans évoquer le secteur de la billetterie. Exposé de longue date aux problèmes liés à la revente, ce dernier a été amené à distinguer depuis l’explosion du numérique le marché primaire (vente de billets autorisée par l’exploitant), le marché secondaire (revente de billets de particulier à particulier sur des bourses d’échange dématérialisées) et le marché noir (revente de billets par des plateformes non-autorisée par l’exploitant). En France, il y a confusion entre le marché secondaire et le marché noir du fait de l’interdiction depuis 2012 de revendre des billets sans autorisation de l’exploitant. Néanmoins, la revente de billets en ligne par des particuliers reste une pratique courante et tolérée par les professionnels, là où les pratiques de plateformes comme Starlight et ViaGogo sont tout particulièrement décriées par le Syndicat national du spectacle musical et de variété (Prodiss) pour leur opacité. Certaines d’entre elles sont notamment suspectées d’utiliser des bots pour épuiser le marché primaire et gonfler les prix à la revente. C’est dans ce contexte qu’intervient la blockchain, qui pourrait permettre aux exploitants de garder le contrôle de la revente de billets grâce aux portefeuilles électroniques. Le portefeuille électronique est le logiciel qui permet de se connecter et d’interagir avec une blockchain, autrement dit de devenir un « nœud » de cette blockchain. En liant chaque billet au portefeuille électronique de l’acheteur, les exploitants sont en mesure d’encadrer leur revente (par exemple en limitant les augmentations de prix ou en autorisant un certain nombre de plateformes uniquement), voire de l’interdire pour lui préférer un système de retours. Mieux, le recours à la blockchain permettrait de simplifier le cashless des festivals (paiement par carte ou bracelet fournis par l’organisateur, permettant d’augmenter la fluidité des points de vente et la sécurité du public) et d’optimiser la collecte de données du public. Ce dernier point touche d’ailleurs à l’un des enjeux majeurs du passage au numérique du live, qui touche autant le ciblage marketing que la personnalisation de l’expérience des spectateurs et qui est plus que jamais au cœur des préoccupations des organisateurs, notamment grâce à l’impulsion de Marc Gonnet et de la société Delight…

Les points à retenir :

  • On distingue le marché primaire de la billetterie (vente de billets autorisée par l’exploitant) du marché secondaire (revente d’usager à usager) et du marché noir
  • La blockchain permet grâce aux portefeuilles électroniques de contrôler la vente et la revente de billets, et donc de pallier efficacement aux pratiques opaques de certaines palteformes
  • Au-delà de cet aspect, la blockchain pourrait permettre d’améliorer le cashless des festivals, ou encore d’optimiser la collecte de données

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.